SIGNAUX SCANDES.
Gestes qui soulignent le rythme des mots.


Les signaux scandés ponctuent le cours des pensées exprimées. Leur rôle essentiel est de souligner les points marquants de notre discours, et ils font à ce point partie de notre production verbale qu'il nous arrive parfois de gesticuler au téléphone.
Ils représentent l'ensemble des gestes qui accompagnent toute conversation ou toute prise de parole. Les mains d'un homme qui parle de façon animée sont rarement immobiles. Elles volent, fouettent l'air et plongent, tandis qu'il conduit « la musique de ses paroles », et il est peu conscient de ces mouvements. Il sait que ses mains remuent, mais demandez-lui de faire une description exacte de ses signaux scandés, et il sera dans l'incapacité de le faire. Montrez-lui un film de lui-même, alors qu'il ponctue son discours de signaux scandés, il sera surpris de découvrir que ses mains se livrent à un véritable ballet.
Les changements de position ont un intérêt particulier. Chaque battement est exécuté par la main de certaines façons, qui varient d'une occasion à l'autre, d'une personne à l'autre et d'une culture à l'autre. Il est possible de classer ces positions et d'étudier leur évolution.


1. La précision dans le vide. Pour prendre un objet, la main a deux mouvements : un de précision, un de force. Le premier utilise le bout des doigts et du pouce, le mouvement de force implique toute la main.
La précision s'emploie pour les petits objets délicatement saisis et manipulés avec soin, pour tenir un stylo ou enfiler une aiguille. La main refermée sur le vide souligne chez celui qui parle la volonté de précision , une envie de s'exprimer avec délicatesse et exactitude. Sa main met en relief la subtilité des points qu'il souligne.
Deux versions courantes : la main-bourse et la pince pouce-index. La main-bourse voit les cinq doigts réunis en cercle resserré, comme l'ouverture d'une bourse à cordons. Pour la pince pouce-index, l'extrémité de ces deux doigts est seule mise en contact. C'est la forme la plus populaire, requérant un peu moins d'effort musculaire que la main-bourse.

2. La précision intentionnelle. La main levée fait le geste intentionnel de saisir un petit objet imaginaire, mais cela ne va pas jusqu'au bout, en ne joignant pas le pouce et l'index. C'est la prise du vide. L'état d'esprit qu'elle reflète est plus celui d'une recherche de précision que la précision elle-même. Il y a habituellement un élément d'interrogation et d'incertitude de la part de celui qui fait le geste, comme s'il cherchait quelque chose.

3. La force dans le vide. Dans les cas de manipulations énergiques, comme pour empoigner ou marteler. Les doigts se referment sur l'objet. Dans le vide, sous forme atténuée, c'est une main qui enveloppe; sous forme violente, c'est un poing qui se ferme.
Dans la main-enveloppe, les doigts rabattus ne touchent qu'à peine la paume. Cette position est plutôt insignifiante et ne reflète ni la précision de la pensée, ni la vigueur. Par contraste, tout en manquant de délicatesse, le poing fermé indique une détermination forte, puissante.
De tous les signaux scandés, le poing fermé est celui qui exprime le plus clairement son message. C'est pourquoi c'est souvent un geste délibéré.
L'orateur politique, peu sûr de lui, peut, de son poing fermé, appuyer son discours afin de convaincre son public de la vigueur de sa détermination. Mais l'intention est si évidente que le geste ne peut être cru.


4. La force intentionnelle. Un orateur ambitieux qui tente de dominer son public, sans y parvenir encore, cherchera à le posséder dans sa main crispée. La poigne avide, dont les doigts légèrement écartés se contractent, n'emprisonne que l'air.
5. Le coup dans le vide. La main agit non pas comme une machine à tenir, mais comme un instrument tranchant. Au lieu de saisir, d'agripper, d'empoigner, elle coupe, pique, troue. Mais, là encore, elle le fait dans le vide, tranchant, piquant, trouant l'air plutôt qu'un objet solide.
La main-tranchoir, droite et rigide, fend l'air de haut en bas comme une hache. C'est le geste scandé d'un homme agressif qui désire couper court à une situation confuse et imposer une solution. Une variante particulière de la main-tranchoir est la main-ciseaux : les avant-bras sont croisés à l'horizontale, et les mains vers l'extérieur. Ce dernier geste ajoute une nuance de refus ou de rejet à l'état d'esprit qui sous-tend le discours. C'est comme si, par cette variante, l'homme qui parle se taillait un chemin à travers un milieu hostile, niant l'opposition en la rejetant loin de lui, à droite comme à gauche.
La main pointée : le bout des doigts braque avec force celui qui écoute. Ce geste est également agressif; mais, dans ce cas, l'agression est plus spécifique. Elle vise généralement celui qui écoute, plutôt que la question débattue.
Le coup de poing est le plus agressif des gestes scandés, car quand il frappe, il ne subsiste aucun doute sur l'état d'esprit de celui qui accomplit le geste.
Il y a une similitude entre ce type de geste scandé et le poing serré, qui implique la force, mais il est habituellement possible de les distinguer. Dans les deux cas, les gestes sont agressifs mais seul le coup de poing donne l'impression de l'efficacité.

6. La main tendue. Au lieu de saisir et de frapper de façon imaginaire, la main peut simplement être tendue en avant et maintenue dans cette position dans un geste plutôt neutre, les doigts réunis à plat. Dans de tels cas, l'indication importante est donnée par la direction de la paume.
Les paumes en l'air : la main implorante du mendiant. La scansion de la main quémande l'approbation de celui qui est sollicité.
Les paumes tournées vers le bas : la main qui tempère, de l'homme à tête froide. Elle révèle le désir d'étouffer ou de modérer l'état d'esprit du moment de le contrôler en le réduisant.
Les paumes vers l'extérieur : la main qui repousse, d'un homme qui proteste. La main se porte, paume en avant, comme pour protéger celui qui parle ou repousser quelque objet. Elle exprime le rejet.
Les paumes vers l'intérieur : l'étreinte qui cherche à réconforter. S'exécute habituellement avec les deux mains, paumes contre poitrine, comme si elles étreignaient un compagnon invisible. Leur position reflète le désir de faire sienne une idée, d'embrasser le concept discuté ou d'attirer, par métaphore, l'autre plus près de soi.
Les paumes face à face : la main tendue du négociateur. La main est tendue comme pour en serrer une autre, mais elle bat l'air dans un geste scandé qui paraît refléter le désir de se tendre, de toucher le compagnon. Le sentiment dominant semble être celui d'un grand désir de combler le vide entre les deux intéressés — de « rejoindre » l'autre, au moins par la parole.

7. Le contact d'intention. Quand les doigts s'ouvrent comme des rayons comme un éventail, le geste scandé prend un sens particulier. Le coup de l'éventail est spécialement en faveur chez les professionnels de la communication. L'individu qui parle ouvre la main, comme si le bout de chaque doigt se tendait pour aller toucher une partie de son auditoire. C'est un geste délicat, lié du fait de l'importance accordée au toucher du bout des doigts au geste de la précision, mentionné plus haut. La différence ici est qu'au lieu d'être réunis comme dans la main-bourse, les doigts expriment un geste d'intention, pour atteindre les auditeurs.
8. Les mains jointes. Si l'individu qui parle réunit sa main droite et sa main gauche, cela tend à remplacer la scansion. Au lieu de rythmer ses pensées, il jouit maintenant de l'agréable sensation de « se tenir les mains » tout en continuant à parler.
Cette auto- intimité recouvre souvent le désir de faire valoir un argument, et les individus qui parlent sont alors visiblement en état de conflit, les mains liées se rebellant contre leur position de repos. Sans se séparer, elles s'agitent et remuent selon le cours des pensées exprimées. Ces gestes scandés muets sont courants chez les individus anxieux, qui supportent mal la tension de la situation sociale dans laquelle ils se trouvent, mais qui, néanmoins, ont un grand désir de communiquer avec les autres.

9. Le signe de l'index. Les gestes scandés utilisent habituellement tous les doigts ensemble, mais il y a celui, courant, où un seul doigt — l'index — joue un rôle dominant. C'est la position de l'index tendu.
Il en existe deux versions populaires : l'index tendu et l'index .dressé. Dans le premier cas, l'index est pointé vers l'auditeur ou vers l'objet de la discussion. Tendre ainsi le doigt sur un objet peut n'être qu'une façon de souligner l'importance de cet objet dans la discussion, mais le braquer directement sur un auditeur est un geste péremptoire, autoritaire, et quand s'y ajoute la scansion il indique l'hostilité ou la domination. Même si l'index pointé ne fend que l'air, son impact est tel que l'auditeur le ressent comme une lance qui perce sa poitrine.
L'index dressé est également perçu comme menaçant ou dominateur, mais pour une raison légèrement différente. L'index tient lieu alors de gourdin ou de bâton symbolique. Le doigt qui bat l'air se rapproche du bras levé pour frapper, expression menaçante par excellence et pratique ancienne de notre espèce.
Aussi bien les tout petits enfants que les grands singes les plus proches de nous font ce mouvement comme un geste de menace primaire. Lorsque les hommes se livrent à des actes de violence, comme dans une émeute en ville, ils ont, eux aussi, toujours recours à ce geste particulier. Il est très probable qu'il s'agit là d'un geste inné de l'espèce humaine. Le doigt dressé, en guise d'avertissement et battant l'air comme un minuscule instrument contondant, risque de déclencher dans l'auditoire une réaction de gêne aux racines très profondes, même si l'index lui-même est le substitut symbolique d'une arme réelle.

10. Le signe de tête. Les mains sont incontestablement le plus important des organes servant à la scansion, mais d'autres parties du corps rythment également les idées exprimées. La tête joue souvent un rôle de soutien, par de petits mouvements plongeants, pour donner du poids aux arguments présentés. Piquer de la tête implique une vive secousse vers le bas, suivie d'un retour plus doux vers le haut. Le petit mouvement en avant qui accompagne ce plongeon ajoute une légère nuance d'attaque. En fait, cette forme de scansion est habituellement réservée à des déclarations plutôt vigoureuses et agressives, et piquer de la tête trouve probablement son origine dans le mouvement intentionnel de la botte portée à l'adversaire.
11. Le signe du corps. Même mouvement que la tête, mais impliquant tout le corps. Il se rencontre dans les cas les plus spectaculaires de scansion quand l'individu s'identifie littéralement à son rôle public.
Le chef d'orchestre est de tous celui qui illustre le mieux ce genre de signe. Comme l'orateur passionné cherchera, corps et paroles aidant, à convaincre son auditoire.
Variante : le balancement, couramment adopté par les chanteurs, pour suivre le rythme de la musique.

12. Battement de pied. Les pieds jouent un rôle minime dans la
scansion du discours courant, mais il y a cependant une exception : le battement.
Souvent lié à un sentiment violent et passionné, il exprime l'impatience. Il ponctue énergiquement chaque argument, et comme le poing martelant la table, il est aussi bien vu qu'entendu.


Voici donc les principaux signaux scandés. Dans chaque cas, l'état d'esprit qui les suscite a été suggéré, mais ces suggestions ne doivent pas être interprétées de façon trop rigide. Ce ne sont que des probabilités, car tout dépend des individus. Chacun de nous peut développer des préférences personnelles pour certains types de signaux scandés, puis, à mesure que les années passent, s'y adonner de plus en plus, à l'exclusion des autres. Le style que nous adopterons variera encore avec nos changements d'humeur, mais, de façon moins précise, nos gestes favoris couvriront une quantité d'états d'esprit bien plus vaste que ne pourrait le laisser croire la classification simplifiée donnée ici.
On prétend également que certaines nationalités gesticulent plus que d'autres, les prolétaires plus que les bourgeois, et les taciturnes plus que les bavards. Des différences nationales semblent vraiment exister et des études de séquences de films confirment que les peuples méditerranéens gesticulent plus facilement que les Européens du Nord. Cette tendance suit des critères géographiques plutôt que nationaux, ce un rôle, mais jusqu'alors personne n'a pu en donner l'explication satisfaisante.
Les différences de comportement liées aux différences de classes existent peut-être également, mais elles ont été exagérées. Il est vrai que les Anglais des classes supérieures, à l'époque victorienne, désapprouvaient toutes formes d'exhibition. L'auteur du Code des bonnes manières condamnait vigoureusement tout geste accompagnant la voix comme « vulgaire et déplacé». Cependant, l'orateur victorien, dont les gestes faisaient la réputation, s'achetait parfois des livres pour apprendre à gesticuler plus efficacement en s'adressant à l'assistance. Ainsi, tout dépendait du contexte social, et même à l'époque victorienne, la question n'était pas aussi simple qu'elle pourrait le paraître à première vue.
Il subsiste encore aujourd'hui des traces de cette époque et l'on rencontre parfois certains individus à qui l'on a appris qu'il n'est pas convenable de montrer son émotion; mais il n'y a plus de clivage net entre un groupe social et un autre. Dans toutes les couches sociales, il y a des individus qui gesticulent énormément et d'autres qui ne le font pas.
On a prétendu qu'une élocution difficile est contre-balancée par des gestes, et que des individus handicapés cherchent à s'exprimer avec leurs mains quand les mots leur échappent. Là encore, la vérité n'est pas si simple. Certains, dans ce cas, gardent des attitudes statiques, tandis que d'autres sont beaucoup plus animés. Quelques-uns des plus brillants causeurs sont aussi ceux qui font le plus de gestes. A l'inverse, nombre d'individus privés de facilité d'élocution sont des personnalités si éteintes que leurs mains sont aussi inexpressives que leurs paroles. A part les différences d'un groupe à l'autre, et d'une personne à l'autre, il y a aussi, pour le même individu, des variations d'une circonstance à l'autre.
Dans des situations où la parole intervient dans des circonstances banales, comme dans le cas d'une commande d'épicerie, les mots seront accompagnés de gestes plus rares que losque quelqu'un discute de ses convictions profondes. De même, un enthousiaste fera plus de gestes qu'un cynique. L'enthousiaste désire faire partager sa passion et éprouve le puissant besoin.de souligner tous les points qu'il considère comme importants. Le cynique est si négatif dans toutes ses attitudes qu'il n'éprouve pas un tel désir.
Le comportement de l'enthousiaste fournit une autre indication. Ses signaux scandés rythment l'ardeur qu'il met à susciter une passion semblable à la sienne chez ses auditeurs. Plus il obtiendra de réactions, plus il se sentira gagnant. Plus il gagnera, moins il cherchera — inconsciemment — à accentuer ses déclarations. Ainsi, la réaction de son auditoire aura une influence capitale sur l'intensité de ses signaux. Un auditeur démonstratif et totalement acquis freinera considérablement son envie de gesticuler.
Mais donnez-lui un public attentif et cependant critique, et ses mains commenceront à voleter. Il doit convaincre l'auditeur, et pour y parvenir, il appuiera ses paroles, encore et encore. On comprend donc facilement pourquoi les orateurs s'agitent bien plus que les individus parlant en privé. Le même homme parlant à un ami, ou s'adressant à un important auditoire, se livrera à beaucoup plus de gestes scandés en public qu'en privé.
La raison en est que, paradoxalement, il obtient moins de réponse de la foule que son ami. L'ami ne cesse de sourire et d'approuver de la tête, et celui qui parle n'ignore pas un instant la portée de ses paroles. Dès lors, nul besoin d'insister par des gestes. Mais une nombreuse assistance, impersonnelle, garde ses réactions pour la fin, avec les applaudissements. Pour l'orateur, la mer de visages est un défi : que pensent-ils? les idées passent-elles? Inconsciemment, l'orateur décide I que le meilleur moyen, pour être tout à fait sûr de les atteindre, est d'insister un peu plus. Et c'est ainsi que des gens d'ordinaire peu remuants se livrent à une véritable gymnastique quand ils sont sur une estrade.
Finalement, il s'ajoute aux différences de fréquence, une variation beaucoup plus subtile quant au style de la scansion. Mais, la recherche reste encore très limitée dans ce domaine.

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