LE REGARD.

Regards prolongés, coups d'œil. La manière dont nous nous regardons.

Lors d'une rencontre, l'intérêt éprouvé pour un l'interlocuteur se manifeste par un regard appuyé. Ce regard prolongé est généralement inconscient et son message est reçu de la même manière.

Quand deux personnes se rencontrent et que leurs regards se croisent, elles se trouvent en état de conflit immédiat. Elles veulent se regarder et, en même temps, regarder ailleurs. Il en résulte une série compliquée de mouvements d'yeux, dans un sens et dans l'autre, et une étude minutieuse de ce comportement du regard est très révélatrice de leur relation.

Pour comprendre la raison de la complexité les différentes façons de regarder des humains, il est nécessaire de se rendre compte que nous avons, non pas une, mais plusieurs raisons, de vouloir regarder quelqu'un et plusieurs autres de vouloir regarder ailleurs.

Ainsi, le cas de jeunes amoureux éprouvant les premières émotions d'une attirance mutuelle. Si le garçon et la fille sont tous ceux extrêmement timides, ils peuvent rester très longtemps sans se regarder. Tout en parlant, ils n'échangent que des coups d'oeil très brefs, la plupart du temps, ils fixeront le sol ou regarderont ailleurs. Parfois leur regard détourné est si intense qu'ils semblent fascinés par un objet posé au sol à leurs pieds. Leurs yeux y restent rivés, comme s'ils se concentraient sur la plus infime trace de poussière. Sur le plan intérieur, c'est le conflit entre la crainte et l'attraction sexuelle qui crée pour eux le problème de savoir où diriger leurs yeux. A mesure que leur relation progresse, la crainte diminue et les amoureux se montrent un peu plus audacieux. Même alors, il subsiste une certaine timidité, et au lieu de se mettre de face, ils continuent à se regarder de côté. Mais ces regards deviennent plus fréquents et durent un peu plus longtemps. Si l'un des amoureux est plus hardi, il se mettra à fixer avec passion l'autre qui continuera à se concentrer sur l'importance des grains de poussière.
Le comportement du regard des jeunes amoureux passe par plusieurs phases distinctes. Au commencement, la  timidité les fait souvent regarder au loin et hésiter à rencontrer les yeux de l'autre. Puis ce sont de longs regards de coté, où les yeux fixent l'autre alors que la tête est lègèrement détournée. Gueiauefois. cette attitude se veut  manifestation badine du flirt.
 
Le regard fixe et angoissé des fans en adoration cevant leur idole (ci-dessus) contraste avec le doux regard mutuel des jeunes amoureux (plus haut); mais les deux cas illustrent la manière dont l'attachement amoureux est lié à une augmentation dramatique dans l'intensité et la fréquence du regard direct.
Quand les amoureux sont devenus enfin intimes et que toute crainte a disparu, il leur arrive de rester assis l'un près de l'autre, à se couver des yeux pendant de longs moments, ne lançant ailleurs que des regards occasionnels, se parlant à voix basse et se touchant avec des gestes très doux. Le regard prolongé devient là signe d'amour.

Si on passe à une espèce totalement différente de rencontre émotionnelle, que devient le regard quand le statut, plutôt que l'amour, est l'élément dominant ? Supposons un subordonné que son supérieur a convoqué dans son bureau pour le réprimander à la suite d'une erreur.

Le regard intense et proche est aussi bien celui ces situations de menace que des situations amoureuses. Le dominant, nettement hostile (à droite), avance son visage tout près de celui de son subordonné intimidé, qui n'ose pas soutenir son regard. Quand les adversaires sont tous deux agressifs le regard de près devient mutuel, les deux antgonistes se retrouvent les yeux dans les yeux (à gauche).
Il cherchera tout de suite à deviner l'humeur de son chef, mais celui-ci reste tranquillement assis à son bureau, le regard fixé sur la fenêtre. Sans prêter grande attention à l'employé maladroit, il lui dit de s'asseoir et commence à apostropher sans cesser de regarder par la fenêtre. Puis, irrité, il fait pivoter son fauteuil et fixe l'infortuné d'un air furieux. Il prolonge ce regard de façon insoutenable. Dans sa nervosité, le plus faible des deux hommes regarde au loin, ne jetant plus que de brefs coups d'ceil afin de saisir le moindre changement d'humeur. Tandis qu'il multiplie ces coups d'oeil, son visage se défait, il est littéralement en train de «perdre la face». Le patron abusif le menace de phrases comme : « Je vous ai à l'œil », et c'est bien ce qu'il fait. Mais il va trop loin, et l'employé se met enfin en colère.

C'est maintenant une hostilité ouverte. Lui aussi ose regarder sans aiblir son adversaire. Ils se mesurent. Puis, perdant le contrôle de lui-nême, l'employé saute derrière le bureau, bouscule celui qui l'a humilié et commence à le frapper. Inquiet pour sa sécurité, le personnage dominant est passé à la peur et à la panique. L'expression ie son visage change totalement et il garde son regard fixé sur son furieux adversaire. Ses yeux expriment la crainte, et non l'agressivité.

On peut remarquer par cet exemple plusieurs changements distincts dans le comportement du regard. La domination passive et la soumission passive se traduisent toutes deux par des regards ostensiblement détournés. Avant que le supérieur ne passe à l'action, il ignorait dédaigneusement le subordonné et regardait par la fenêtre, comme si l'employé ne méritait même pas son attention. Ce dernier regarde au loin, l'air abattu quand on le fusille du regard et baisse les yeux d'un air soumis. L'agression active et la crainte arrive impliquent toutes deux un regard intense fixé sur l'adversaire. Le supérieur irrité, le subordonné outragé et, finalement, le premier pris de panique, fixent chaque fois leur adversaire, soit pour le menacer directement, soit pour se protéger.

Si nous reprenons ces exemples, nous pouvons dire qu'un regard direct indique des sentiments extrêmement actifs d'amour, d'hostilité ou de peur, tandis qu'un regard détourné est lié à la timidité, à la supériorité ou à la soumission découragée. Puisqu'il n'y a fondamentalement que deux manières de regarder — indirectement ou de face — c'est sur le visage que se lit l'un des trois sentiments impliqués — l'amour, la colère ou la peur (c'est à dire les sentiments de base).

Dans les situations décrites, à caractère fortement émotionnel, ces expressions du visage seront sans équivoque et toute méprise impossible, mais ces occasions restent relativement rares. Même s'il y a excitation sexuelle, hostilité ou anxiété, elles tendent à rester enfouies sous un masque de politesse conventionnelle. Un homme, qui trouve très attirante la femme avec qui il parle, ne réagira certainement pas en prenant une expression ostensiblement lubrique. Un autre qui trouve son hôte particulièrement irritant, réprimera de même une expression hostile et un troisième, intimidé, se contrôlera afin que son visage ne laisse pas transparaître son anxiété.

On arrive à mieux discipliner ses sourires que ses regards. Nous sommes à peine conscients des changements qui interviennent dans les mouvements de nos yeux tandis que nous bavardons. Nous prolongeons la durée des regards que nous portons au loin, ou dans la direction de nos interlocuteurs. L'homme qui trouve sa belle collègue particulièrement attirante peut très bien ne pas laisser deviner ses sentiments, mais quand leurs regards se croisent, il retiendra le sien un peu plus longtemps. L'homme, forcé de parler à son hôtesse singulièrement dépourvue d'attraits, révélera sa réaction intérieure, non par son sourire rayonnant, mais par la brièveté des regards qu'il lui accordera. De même, l'invité de marque, souriant, mais hostile, porte sur les autres des regards prolongés; ses victimes, souriantes, mais nerveuses, détourneront leurs yeux bien plus souvent que d'habitude.

Situation de complicité entre deux personnes.

Le problème évident dans ce genre de situation est d'arriver à déterminer si l'invité qui « fait de l'intimidation » vous trouve sympathique ou franchement désagréable. Ce serait trop attendre du comportement du regard. La direction que prennent les yeux peut au plus vous apprendre que l'on vous accorde plus ou moins d'attention que d'ordinaire. La nature précise de cette attention se révélera par d'autres indices muets,  ceux que le sourire poli ne masque pas forcément.

Cependant, même si les variations d'intensité du regard direct ne sont que des indices généraux, comportant peu de renseignements sur des humeurs spécifiques, elles ont, sur le plan social, une importance vitale et nous y réagissons tous inconsciemment, chaque fois que nous rencontrons quelqu'un et communiquons avec lui.

Pour les humains, les signaux émis par le regard sont extrêmement importants dans les rencontres verbales. Aussi, nous avons développé un langage du blanc de l'oeil qui appuie leur signification. Ce qui n'est pas le cas de nos cousins les chimpanzés qui ne sont pas doués de parole.
Elles sont si importantes que nous utilisons un élément particulier de notre visage ,le blanc de l'oeil, pour appuyer les coups d'ceil que nous lançons. Ce que n'ont pas d'autres primates, dont les changements de direction de regard sont ainsi moins évidents. Mais eux, naturellement, ne passent pas des heures debout à se parler face à face. C'est en définitive l'évolution du langage qui a fait des veux un moyen de signalisation des plus signifiants et des plus utiles.

Observons les yeux de deux personnes absorbées dans une conversation, et nous verrons une « danse » très caractéristique de déplacement du regard. Celui qui parle commence sa déclaration par un regard à son compagnon. Puis, au moment où il maîtrise le mieux sa pensée et sa parole, il détourne son regard. En arrivant à la fin de son commentaire, il donne un nouveau coup d'ceil pour vérifier l'impact de ses paroles. Pendant ce temps, l'autre l'observe. Mais dès l'instant où l'auditeur prend à son tour la parole, il détourne son regard, ne le ramenant plus qu'occasionnellement pour vérifier l'effet de ses paroles. Le va-et-vient de la conversation et du regard suit ainsi un modèle remarquablement prévisible.

Dans la conversation ordinaire, c'est au moment où les yeux entrent en contact bref, lorsque la parole va passer à l'autre, que les variations d'intensité de l'attention se font sentir. C'est là que l'homme amoureux insiste un peu trop. Répondant aux dernières phrases de la jolie fille, il se met à parler et parvient à l'instant où normalement il devrait détourner son regard; au lieu de quoi, il continue à la regarder. Cela la gène, parce qu'elle est forcée, soit de mêler son regard au sien, soit de regarder ailleurs pendant qu'il parle. S'il continue à parler et à la regarder avec insistance, alors qu'elle détourne les yeux, cela la place dans la catégorie des « timides », ce qu'elle n'apprécie pas. Si elle mêle hardiment son regard au sien, elle a le sentiment d'avoir été contrainte à un « regard amoureux », ce qu'elle n'apprécie pas plus. Mais il est probable qu'il n'ira pas si loin. Il ne prolongera son regard que le temps nécessaire pour faire passer son message sans créer d'embarras.

Autres variantes que l'on rencontre dans presque toutes les réunions mondaines : le bavard qui parle tant et si longtemps qu'il ne peut attendre d'avoir fini pour vérifier la réaction à son discours et ne cesse de ramener son regard sur l'auditeur.

L'homme au regard insaisissable, dont la nervosité passe rapidement de l'attention inquiète (regard vers l'autre) à la soumission inquiète (regard au loin). Ses yeux vont et viennent sans cesse, créant une gêne aiguë chez son compagnon. Il y a aussi le « fan » enthousiaste, dont l'admiration éperdue pour son idole est telle qu'il ne peut en détacher son regard une seconde.

Ces cas particuliers perturbent le va-et-vient typique du comportement du regard, va-et-vient qui exprime l'intérêt sans aller jusqu'à une grande intensité émotionnelle, avec beaucoup de délicatesse et de finesse et sans que nous en soyons conscients. Ce n'est que lorsque nous rencontrons un modèle de regard déformé de manière inhabituelle que nous remarquons ce qui se passe. C'est ce qui se produit toujours lors d'une conférence ou d'une causerie devant un vaste auditoire. L'orateur monte sur l'estrade et se- trouve immédiatement en présence de milliers d'yeux, tous fixés sur lui. En prenant la parole, il se sent inévitablement menacé par ce pesant regard collectif, et il regarde alors ailleurs, en l'air, ou fixe ses notes.

Un conférencier expérimenté sait que c'est une mauvaise technique et apprend à s'en corriger en se forçant à regarder directement l'auditoire de temps à autre, comme il le ferait s'il s'adressait à un seul individu. Comme s'il était seul avec chacun de ses auditeurs. S'il ne regarde pas de temps à autre dans leur direction, ils se sentent ignorés. Le conférencier expert résout le problème en balayant du regard son auditoire à de fréquents intervalles.

C'est très exactement le problème inverse qui se pose au présentateur de la télévision. Il n'y a pas de regards fixés sur lui, mais seulement l'objectif de la caméra. Souvent, droit devant lui, défile sur un appareil spécial le texte qu'il doit dire. Il ne le quitte pas des yeux, sous peine de n'avoir plus rien à raconter. 

L'impact du regard soutenu est tel que le jeu d'enfant qui consiste à faire céder l'autre est extrêmement difficile à maintenir longtemps.

 

Pour le téléspectateur assis dans son fauteuil, la fixité de son regard donne à sa prestation un caractère dépourvu de naturel. Il s'en tire en ayant une pile de notes sur son bureau. Il y jette un coup d'oeil de temps à autre et diminue ainsi la tension provoquée par son super-regard.

D'autres n'ont pas de notes à consulter, mais peuvent détourner leur regard de la caméra, en la traitant comme un partenaire humain, créant ainsi une relation beaucoup plus naturelle avec les téléspectateurs.

Notre sensibilité au regard prolongé est telle que le jeu d'enfant qui consiste à faire baisser les yeux est extrêmement difficile. Le regard direct et soutenu, yeux dans les yeux, semble produire sur nous un effet profondément menaçant, même quand nous nous disons qu'il s'agit seulement d'un jeu. Au bout de très peu de temps, quelque chose en nous proteste et nous devons regarder ailleurs. Il semblerait presque que nous redoutions d'être, en quelque sorte, blessés par cet œil fixe, et ce sentiment a donné naissance à mainte pratique superstitieuse la plus célèbre étant la croyance très forte et très répandue dans le mauvais œil.

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