GESTES RELIQUES.
Gestes qui ont persisté longtemps après que leur contexte primitif a disparu.
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Un geste relique est un geste qui
a survécu à son époque d'origine. Il peut être historique ou personnel,
comme un modèle de comportement infantile persistant à l'âge adulte.
Il y a habituellement une bonne raison à la survivance historique d'un geste, sinon il disparaîtrait en même temps que son contexte originel. Exemple : le téléphone sonne. On demande quelqu'un qui est à l'autre bout d'une pièce bruyante et encombrée. |
La personne qui a répondu prie le correspondant d'attendre et traverse la pièce avec difficulté. A mi-chemin, il croise le regard de celui qu'il cherche et lui fait signe : « On vous demande au téléphone. » Comment s'y prend-il ? Le téléphone moderne se prête mal à une mimique. Il peut faire semblant de porter un écouteur à son oreille, ou former silencieusement le mot « téléphone », en exagérant le mouvement de ses lèvres. Il y a longtemps, on actionnait une sorte de téléphone plus primitif en tournant une manivelle. Cela a permis la mise au point d'un geste très facilement identifiable. Une main se portait à l'oreille, puis dessinait vers l'avant une série de cercles étroits. Cette abréviation gestuelle, manivelle — oreille, fournissait l'information suivante : « Quelqu'un a tourné sa manivelle pour avoir votre numéro par le central, aussi venez prendre l'écouteur. » Ce geste était efficace et ne prêtait à aucune confusion. Parce qu'il est plus explicite que son équivalent moderne, il a réussi à survivre aux changements intervenus dans la forme du téléphone. Aujourd'hui, longtemps après qu'a disparu le dernier téléphone à manivelle, il est encore en usage dans certaines parties du sud de l'Europe et en Amérique latine. Complètement détaché de son contexte d'origine, ce geste a été transmis par les générations précédentes.
En tant que geste relique historique, cette mimique est utilisée à présent par des gens qui n'ont peut-être jamais entendu parler du téléphone à manivelle et qui ne comprennent pas d'où elle vient.
Un geste relique du même ordre est le geste grossier utilisé en Grande-Bretagne pour dire que quelque chose sent mauvais ou est bon à jeter. Il consiste à lever le bras pour tirer une chasse d'eau imaginaire, comme pour précipiter quelque chose dans l'égout. Les anciennes toilettes, munies de réservoirs d'eau en hauteur, disparaissent rapidement et sont remplacées par d'autres, à réservoir bas, qu'on fait fonctionner en tournant une petite manette ou en pressant un bouton. Comme pour le téléphone moderne, feindre de tourner la manette ou de presser le bouton est moins suggestif que tirer la chaîne. Cela paraîtrait assez ambigu, et en tant que gestes vulgaires, ils seraient sans signification aucune.
Ainsi, une fois de plus, la technologie de jadis et le geste s'y attachant se perpétuent sous forme de geste relique. Bien que les chasses d'eau à chaîne n'aient pas encore disparu totalement (comme le téléphone à manivelle), il est presque certain que le geste leur survivra.
Des gestes très anciens ont réussi à se perpétuer pendant des siècles, même après la disparition de leur contexte. Dans la Grèce moderne, le geste le plus grossier connu est de faire la moutza, qui remonte à l'ère byzantine. Il consiste à lancer la main ouverte vers le visage de la personne insultée. Pour un non Grec, cela peut paraître anodin, mais pour un Grec, il est insupportable. Il provoque une réaction violente, et les querelles de la circulation en sont le champ d'élection.
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Pour comprendre la portée de ce geste, il nous faut retourner des centaines d'années en arrière dans les rues des cités antiques, quand les criminels enchaînés y étaient traînés pour que la populace puisse les tourmenter et les injurier. Une des habitudes favorites de la foule était de lancer des ordures au visage des captifs sans défense. En Grande-Bretagne et dans d'autres pays, les condamnés au pilori étaient souvent traités de même, mais ce n'est qu'en Grèce que cette action de souiller a survécu comme geste relique historique. Illustration de la persistance de tels gestes, la moutza a conservé ce message barbare en dépit du fait qu'elle est maintenant exécutée : 1. avec une main propre, 2. loin du visage, 3. à des centaines d'années de la dernière véritable manifestation de ce genre, et 4. par des gens qui, dans la plupart des cas, n'ont aucune idée de sa signification première. |
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Un geste relique plus raffiné consiste à taquiner les pointes d'une moustache imaginaire. A l'exception de Salvador Dali, peu d'hommes aujourd'hui portent de longues moustaches, aux extrémités fines et relevées, mais jadis, quand cette mode était populaire, particulièrement chez les militaires en Europe, l'homme exprimait souvent ses élans amoureux en lissant sa moustache. On retrouve parfois, à présent, le même geste en Europe, chez des hommes au visage glabre et qui n'ont pas vu de moustache en guidon de vélo depuis bien des années. |
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Les gestes reliques du comportement personnel sont presque toujours des rémanences de gestes familiers qui subsistent, déguisés, jusqu'à l'âge adulte. Ils interviennent aux moments où l'adulte retrouve soudain les conditions particulières de l'enfance. La victime d'un désastre, assise près des corps d'êtres chers, ou des ruines de sa maison, se balance d'avant en arrière, dans une tentative désespérée pour retrouver l'apaisement. Tandis que le corps se-balance rythmiquement, les mains enserrent les genoux ou le buste. Les yeux pleurent, la voix sanglote. Tous ces gestes, rares chez les adultes dans la vie quotidienne ordinaire sont, en revanche, courants dans la petite enfance. Dans une tentative inconsciente pour trouver une consolation, l'adulte plongé dans l'affliction retourne à des modèles infantiles qui, jadis, signifiaient le salut et la sécurité. Les bras des parents, si grands par rapport au corps de l'enfant, si enveloppants et protecteurs, ont depuis longtemps disparu. Maintenant, l'adulte en détresse doit remplacer l'étreinte rassurante des parents, par l'étreinte de ses propres bras, et le doux balancement dans les bras de sa mère par celui de son propre corps solitaire. L'auto-étreinte et l'autobalancement sont des gestes reliques personnels datant des jours de dépendance, et quelle que soit l'inadéquation de ces substituts, le fait, pour l'adulte, d'y recourir aux moments de crise lui procure un peu de consolation. |
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Un exemple moins dramatique est
celui de la tête penchée. Un adulte qui souhaite éveiller l'intérêt
d'un autre, dont il espère tirer une récompense ou un avantage, lui
adresse souvent un sourire engageant en penchant légèrement la tête sur
le côté. Peu en vogue chez les féministes libérées, c'est le geste
accrocheur et cajoleur d'une femme qui joue à la petite fille pour venir à
bout de la résistance de l'homme. Bien qu'adulte, elle joue, en face de
lui, le rôle de la petite fille et la tête penchée est un geste relique
issu du mouvement de l'enfant qui pose la tête contre le corps du père ou
de la mère pour y chercher le réconfort ou la tendresse qui rapprochent
les corps dans l'amour. Dans la version adulte du geste relique, la tête
n'est plus dirigée vers l'autre corps, mais son inclinaison doit éveiller
des sentiments protecteurs. Sans savoir pourquoi, le partenaire sent
s'évanouir sa résistance.
La tête penchée n'est pas uniquement réservée aux situations où l'on cherche à amadouer. On l'observe sur de nombreuses photos de filles aguichantes et souriantes qui inclinent la tête comme pour dire : « J'aimerais me reposer sur votre épaule. » |
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Certains hommes utilisent ce moyen
tout aussi inconsciemment quand ils prennent leur air le plus innocent et
rassurant, pour signifier : « Je ne suis pas un adulte dur et sans cœur,
mais un petit garçon sans défense. »
Les plus importants peut-être de tous les gestes reliques personnels sont ceux qui nous ramènent aux tout premiers jours, quand nous étions des bébés nourris au sein ou au biberon. Ces premiers repas ont laissé en nous une impression persistante qui provoquera plus tard quantité de gestes tendant à recréer cette satisfaction orale. Dans la vie adulte, ces gestes sont en général soigneusement déguisés, et il serait difficile de convaincre un homme d'affaires, tétant sa pipe éteinte, ou tirant sur son cigare, qu'il est en réalité en train de chercher un petit réconfort personnel dans une version sophistiquée de la sucette du bébé. Chez un enfant, le fait de sucer son pouce est en relation directe avec le sein maternel, et sa fréquence et son intensité dépendent des moments de tension; l'âge adulte nous contraint d'abandonner ce qui touche à l'enfance — et les gestes tendant à une satisfaction orale subissent des métamorphoses. Le sein, la tétine du bébé, après avoir cédé la place à la sucette, puis au pouce sucé de l'enfance, deviennent les ongles rongés et le crayon mâché de l'adolescence, puis le chewing-gum, les branches de lunettes mordillées, la cigarette et le cigare, la pipe de l'âge adulte. Fumer n'est pas un simple plaisir, de même que sucer des bonbons est bien autre chose qu'une satisfaction du palais..Le contact oral, les mouvements de succion de la langue et de la bouche prennent une importance capitale lorsque nous revivons les moments de bien-être de notre petite enfance. |
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On prétend que même notre
mouvement de la tête pour dire « Non » remonte à ces premiers instants.
Le bébé qui n'a pas faim rejette le sein ou la nourriture offerte à la
cuiller en tournant vivement la tête de côté. Ce geste de dénégation
est, au départ, un acte de rejet, un non à la nourriture.
Le bébé ne se contente pas de refuser la nourriture en détournant la tête, il la repousse également en se servant de sa langue. Tirer la langue est également le signe d'un rejet. Plus tard, dans la vie, nous l'utilisons de deux manières distinctes : quand nous nous concentrons sur une tâche difficile ou délicate, ou quand nous sommes délibérément grossiers envers quelqu'un. Tirer la langue par grossièreté est visiblement relié à l'acte de rejet de la petite enfance, mais montrer le bout de la langue à des moments d'intense concentration n'est pas si évident. Cependant, des études sérieuses faites sur ce geste, non seulement chez les adultes, chez de jeunes enfants, mais également chez les grands singes, tels les gorilles, ont montré que, là encore, nous sommes bien dans le domaine des gestes reliques. |
On a observé que les enfants des écoles maternelles tirent légèrement la langue chaque fois qu'ils désirent éviter un contact. S'ils sont occupés à faire quelque chose et qu'ils sentent qu'ils vont être interrompus, ils tirent la langue. Ce n'est pas délibéré, mais inconscient : seul le bout de la langue dépasse des lèvres closes. Pas de concentration pure, le geste signifie plutôt : « S'il vous plaît, laissez-moi tranquille. » Cela explique pourquoi les enfants montrent quelquefois le bout de leur langue en faisant un devoir difficile ou quelque chose de compliqué. Dès l'instant où le geste a été perçu comme un rejet de l'autre, il s'est apparenté au mouvement de rejet du sein et du geste délibérément grossier.
Chez les grands singes, les observateurs ont découvert l'existence de règles identiques, avec une signification plus large.
On a fait remarquer que la langue tirée peut, dans certaines circonstances, plus erotiques, fonctionner comme un appel plutôt que comme un rejet. Un examen plus attentif de ces gestes sexuels de la langue souligne leur nature particulière. Dans ce cas, la langue ne repousse pas quelque chose. En réalité, elle s'enroule comme si elle cherchait quelque chose. Ces gestes, semble-t-il, peuvent se rattacher à ce qui se passe quand le bébé cherche le bout du sein, au lieu de le repousser. Ce sont les gestes de la recherche du plaisir de notre petite enfance, gestes reliques d'une nature totalement différente.
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Le baiser entre dans cette
catégorie.
Autrefois, avant qu'on ne commence à fabriquer les aliments pour bébés, les mères sevraient leurs enfants en mâchant leur nourriture et en l'introduisant par un bouche-à-bouche, ce qui impliquait naturellement une quantité considérable de pressions mutuelles de la langue et des lèvres. Cette manière de nourrir l'enfant, proche de celle des oiseaux, nous semble aujourd'hui bizarre et étrangère, mais notre espèce l'a probablement pratiquée pendant plus d'un million d'années, et le baiser erotique est presque certainement un geste relique datant de là. Dans ce cas, cependant, c'est une relique, non pas de notre passé personnel, puisque nous ne nourrissons plus nos bébés ainsi, mais de la préhistoire de notre espèce. Qu'il ait été transmis d'une génération à l'autre, ou que nous ayons une prédisposition innée à cet égard, nous ne pouvons le dire. Quoi qu'il en soit, avec les baisers profonds et les caresses de la langue, nous revenons à notre lointain passé, à la nourriture transmise de bouche à bouche. On pourrait peut-être retrouver de la même manière l'origine de beaucoup d'autres gestes adultes, ce qui nous permettrait de comprendre la valeur qu'ils ont conservée pour nous. Si la victime d'une catastrophe, qui se balance d'avant en arrière, éprouve la consolation d'être bercée de nouveau dans les bras de sa mère, ce sentiment peut l'aider à mieux surmonter le malheur qui l'accable. Si les jeunes amants qui explorent la bouche l'un de l'autre avec la langue, retrouvent le bien-être ancien de la nourriture bouche à bouche, cela peut renforcer leur confiance mutuelle et leurs liens. |
Ces modèles de comportement sont valables et même si, pour utiliser un terme freudien, ils sont « régressifs », ils ont clairement un rôle fonctionnel dans la vie adulte. Si la théorie freudienne est critique à leur égard, c'est que les psychanalystes les rencontrent sous des formes extrêmes, chez des patients qui puisent largement dans des modèles infantiles, comme substituts. Mais attaquer les gestes reliques revient à dire qu'on ne devrait pas prendre d'aspirine pour soulager un mal de tête, sous prétexte que certaines personnes sont hypocondriaques.
Conséquences pour l'éducateur.
Dans ma pratique professionnelle j'ai pû observer à plusieurs reprises des similitudes entre les comportements de personnes déficientes intellectuelles et celui des petits enfants.
Par exemple, je me souviens d'un certain P. qui lorsqu'il était joyeux courait d'une démarche raide dans le couloir en frappant dans les mains. Ce comportement me semblait étrange jusqu'au jour où ma fille fit ses premiers pas. Ma femme frappait dans les mains pour la féliciter et ma fille lui répondit en frappant à son tour dans les mains alors qu'elle marchait. Le comportement de P. venait soudain de s'éclairer. Il était joyeux et reproduisait ce comportement consistant à frapper dans les mains.
Deuxième exemple avec M. qui a certain moment d'anxiété scrutait à l'extérieur de l'institution en désignant un point au moyen de sa main. "Regarde" disait-il. Ce comportement lui aussi m'apparaissait étrange jusqu'à récemment. Une amie que je rencontre dans un lieu public me présente sa petite fille. L'enfant est un peu anxieuse de ce nouvel endroit et de ce nouvel interlocuteur. Des bras de sa mère, elle fait alors exactement le même comportement que M.: "Regarde" dit-elle en désignant un point fictif.